Extrait de Train Express Régional – Opération « Les auteurs de SFFFH francophones ont du talent »


les_auteurs_SFFFH_ont_du_talentEn participant à l’opération « Les auteurs SFFFH ont du talent », je vous propose de découvrir le début de ma nouvelle Train Express Régional, qui est publiée dans l’anthologie Les Vagabonds du Rêve 4.

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ELLE

6h32. Encore en retard ! Elle enfile son manteau, attrape son sac à main et se débat avec le trousseau de clefs pour verrouiller la porte de son appartement. Puis elle dévale les escaliers, manquant de se fouler la cheville sur l’avant-dernière marche. Il faut dire que les talons hauts, ce n’est pas l’idéal pour piquer un sprint ! Elle se demande si elle ne devrait pas mettre des baskets la prochaine fois, quitte à avoir l’air dépareillée – le matin, personne n’est bien réveillé de toute façon – et embarquer ses chaussures dans un sac à dos. Mais elle a peur d’être trop chargée, et pour ce matin, c’est cuit, il faut qu’elle chope son TER en l’état. Aussi redouble-t-elle d’efforts pour atteindre la bouche de métro à une centaine de mètres de son immeuble et descendre un nouvel escalier le long duquel file un néon qui ne va pas tarder à claquer. Elle dégaine sa carte d’abonnée pour passer les portiques dans un courant d’air, rajuste le sac sur son épaule en poussant un juron et se précipite dans un couloir glacé. Au moment où sonne la fermeture des portes, elle s’engouffre dans le wagon et pousse un soupir de soulagement lorsqu’il se met en branle. Elle y est arrivée ! De justesse, mais cela suffit. Si elle l’avait loupé, elle aurait dû attendre le suivant pendant un quart d’heure. Cela aurait été fatal pour sa conférence vidéo prévue à huit heures trente avec le big boss. Et Dieu sait que le chef n’aime pas les retards !

La carlingue crisse plaintivement, puis la motrice accélère jusqu’à trouver son rythme de croisière. Comme à l’accoutumée, il n’y a pas grand monde à l’intérieur, car elle monte au terminus. Elle avance dans la travée centrale en reprenant péniblement son souffle et aperçoit son voisin de palier qui semble dormir, la tête appuyée contre la vitre, des écouteurs sur les oreilles. Il a à peu près le même âge qu’elle, les mêmes habits sombres. Elle ne connaît pas son nom, il faut qu’elle pense à regarder sur les boîtes aux lettres un de ces quatre. Ils font le même trajet tous les matins. Leurs regards se croisent parfois. Un sourire poli, un bonjour de courtoisie, puis chacun reprend son rituel : elle finit de se préparer, il regagne sa longue somnolence. Elle s’assoit sur l’une des banquettes en vis-à-vis de l’autre côté du passage.

 

LUI

Le train démarre. Il aime ce moment où, la musique se déversant comme une drogue dans ses tympans, il sent le chaos du départ. Quelques secousses, une accélération, puis la machine s’installe dans un ronron régulier. Il se laisse alors complètement aller, sa tête vibrant à l’unisson de la vitre froide, et s’endort parfois. Lorsqu’il ouvre les yeux, il voit des gens assis en face de lui ou debout un peu plus loin, se tenant à la rampe verticale qui luit comme une barre de pole dance. Les têtes changent au gré des arrêts, mais dans un coin, il aperçoit toujours la fille pressée. Il l’appelle comme cela, car elle semble en perpétuel mouvement.

Alors que le départ est imminent, il la voit entrer comme une tornade, faisant voler son manteau, son sac et ses cheveux longs. Comme si le train l’attendait pour mettre son moteur en marche. Lui ferme les yeux, perd la notion du temps et regarde par moment à quelle station ils s’arrêtent. La fille se maquille, se coiffe, sort un calepin, une crème pour les mains, son téléphone… Elle ne s’immobilise que vingt minutes avant l’arrivée pour sortir un roman policier, enfin apaisée. Il attend cet instant-là pour vraiment la regarder. Elle est concentrée et une petite ride se creuse entre ses sourcils. Ses épaules oscillent au gré des balancements du train. Ils sont voisins et il ne connaît presque rien d’elle. Il n’a surtout pas envie de lui parler et fait son possible pour l’éviter. Elle vient bousculer ses habitudes, à venir s’asseoir comme une furie au dernier moment. Parfois, il suppose qu’elle est tellement en retard qu’elle doit prendre le suivant. Il n’aime pas changer de routine et cette fille est comme un grain de sable dans sa mécanique interne.

 

LE TRAIN

Je suis une 8032-018LDG, dotée d’un cerveau organique et de la deuxième génération de rails antigravitationnels. Je fais des envieuses, je le sais. Ma fonction : TER dans la région Bretagne étendue. J’assure la desserte de la nouvelle ligne Rennes-Londres, avec une partie du trajet souterraine et une autre aérienne, au-dessus de la Manche. Je suis donc sans conducteur, autonome quant à la gestion de mes arrêts et la détection-résolution de pannes. Mon travail est suivi par la tour de contrôle alpha6 de Saint-Grégoire, le plus gros pôle de surveillance du trafic régional. Je parle plus de trois mille langues, bien que seulement quatre ou cinq me soient utiles au quotidien. Mais ce qui m’intéresse le plus, c’est le langage corporel, ce que disent les corps sans que l’esprit s’en rende compte. Je vois des milliers de personnes à travers mes yeux numériques et tous ont une façon de se comporter vis-à-vis des autres à la fois personnelle et similaire.

Par exemple, ce gros banquier dans la voiture deux sur le fauteuil vingt-sept est agacé par le professeur en face de lui. Il ne le montre presque pas, mais si vous regardez bien, vous verrez qu’il se gratte la peau du pouce avec son index en jetant un regard courroucé vers les miettes qui tombent du sandwich de l’autre. Je filme tout, j’enregistre tout. Je peux zoomer ou regarder les passagers dans leur ensemble. Ils se ressemblent tous, et pourtant, ils sont différents. Ils ressentent des choses différentes. Les sentiments, c’est très mystérieux pour moi. Mes concepteurs ne savent pas si je vais rester objective en toutes circonstances. Je suis une sorte d’expérience, mi-organique, mi-mécanique. Beaucoup plus organique que les vieilles locomotives du siècle précédent. C’est cela qui leur fait peur. Mais ils m’ont quand même mise sur le marché malgré les lobbies, les manifestations et les protestations de différents gouvernements. Je serais une atteinte à l’éthique humaine. En attendant, je déploie mon champ antigravitationnel pour continuer ma route sur la voie à l’ouest de Caen. […]

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L’anthologie Les Vagabonds du Rêve 4 est en vente directement sur le site de l’éditeur : http://www.vagabondsdureve.fr/vagabonds4/

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